Le mot économie se voit rarement associé à celui d’imaginaire. Pourtant, le domaine n’a pas été épargné par les folles spéculations. Ainsi, au cours des dernières décennies, on a pu voir, derrière un phénomène comme le bitcoin, se développer tout un ensemble de thèmes futuristes. La nouvelle monnaie se trouve ainsi au confluent de trois idéologies qui dépassent largement le thème de l’économie. D’abord, une eschatologie, le « futurisme extrême » dont le transhumanisme et le singularitarisme sont les deux aspects les plus connus, ensuite une utopie politique, l’anarchisme, et enfin une cosmologie, une « théorie du tout » : celle de l’ordre spontané.

L’économie et la SF

Lorsqu’on se penche sur les imaginaires du futur, on pense tout de suite à la science-fiction, et force est de constater que, dans le domaine économique, les auteurs ne sont guère montrés innovants, du moins jusqu’à récemment. Notons quand même le curieux Chaîne autour du Soleil (1953) de Clifford D. Simak, qui se penche sur les conséquences de la gratuité universelle. En fait, c’est avec les cyberpunks des années 80 que les écrivains prêtent davantage d’attention aux aspects économiques de leurs mondes imaginés, mais de manière bien timide. Bruce Sterling met en œuvre, dans La Schismatrice, une multitude de systèmes d’échange divers et varié : si la monnaie « officielle » est le kilowatt, les différents groupes marginaux ou criminels du système solaire utilisent d’autres étalons économiques, par exemple des « heures de service sexuel », des drogues ou des composants d’ordinateurs…

Les choses deviennent plus sérieuses avec Neal Stephenson, un des rares auteurs de SF réellement impliqué dans les technologies numériques, qui mentionne, lui, une monnaie virtuelle dans son ouvrage Cryptonomicon. Mais c’est peut-être Charles Stross qui, dans son roman Accelerando, se montre le plus audacieux dans la description d’une économie entièrement dirigée par des algorithmes.

Il semble ainsi prévoir l’existence de compagnies entièrement robotiques, préfiguration des DACs (Digital Autonomous Corporations) contemporaines, ces entreprises « robotiques » fonctionnant indépendamment de l’intervention humaine :

« Chacune de ces entreprises – et il en existe actuellement plus de seize mille, même si ce nombre croît de jour en jour – possède trois directeurs, chacun dirigeant à son tour trois autres compagnies. Chacun d’eux exécute un script rédigé dans un langage fonctionnel inventé par Manfred ; les directeurs donnent leurs instructions à leur compagnie, instructions qui incluent l’ordre de transmettre celles-ci à leurs enfants. Concrètement, il s’agit d’un troupeau d’automates cellulaires, comme les cellules du Jeu de la vie de Conway, juste en plus complexe et avec plus de puissance de calcul. »

Pourtant, au fur et à mesure que le roman avance, cette économie algorithmique devient de plus en plus complexe et difficile à comprendre : c’est l’économie 2.0, « un ensemble d’algorithmes d’allocations de ressources déterministes de qualité supérieure », qui dépasse vite les compréhensions d’un être humain non augmenté. Et encore, peut-il encore s’agir d’un être humain ?

« Prenez un être humain, fixez-lui dessus des extensions qui lui permettent de tirer pleinement partie de l’Économie 2.0 et la conséquence immédiate est de briser la chaîne narrative de leur conscience, remplacée par un simple fichier journal listant requêtes et transactions entre divers agents ; le processus est incroyablement efficace et souple, mais cela ne correspond plus vraiment à la définition généralement admise d’un être humain conscient. »

Economies posthumaines

Stross n’a pas fait mystère de ses sources d’inspiration pour Accelerando : « La plupart des idées d’Accelerando étaient des sujets fréquents sur la liste de discussion EXTROPY-L mailserv, et certaines sont même plus anciennes », écrit-il dans un commentaire d’un de ses posts de blog (Cela dit, Stross ne se considère absolument pas comme un extropien ou un singularitarien, et ses écrits sur l’économie 2.0 ne l’ont guère amené à une attitude bienveillante envers le bitcoin, qu’il déteste).

C’est sur la liste de discussion extropienne que se sont en effet développées les idées transhumanistes au cours des années 90. Si le transhumanisme fait beaucoup parler aujourd’hui, l’idéologie ne date pas d’hier ; sa forme actuelle date probablement de 1973, lorsque le philosophe irano-américain F.M. Esfandiary écrivit Upwingers : A Futurist Manifesto (.pdf), ouvrage qui séduisit, entre autres, des auteurs comme Timothy Leary et Robert Anton Wilson.

Si aujourd’hui, le transhumanisme se concentre essentiellement sur les rapports homme-machine, l’IA et la médecine, ce ne fut pas le cas dans le courant des années 90, où sous cette bannière se mêlaient une multitude d’idées, et où des thèmes bien plus variés étaient discutés, comme la conquête spatiale, ou… l’économie. Le plus fameux de ces courants futuristes était sans doute l’extropianisme, connu pour combiner les idées transhumanistes et les thèses libertariennes (pas officiellement, d’ailleurs, l’Extropy Institute a toujours affirmé ne pas promouvoir d’idéologie politique particulière ; cependant, guère de doute que ces idées anarcho-capitalistes étaient très présentes sur les listes de discussion extropiennes).

Peut-être, dans sa vision de l’économie 2.0, Stross a-t-il été influencé par un papier abondamment discuté par les extropiens à l’époque, « If Uploads Come First », écrit par Robin Hanson en 1994. Celui-ci a d’ailleurs sorti en 2016 un livre, The Age of Ems, qui reprend bon nombre des idées de ce premier texte. La thèse de Hanson est que les premières formes de posthumanité seront constituées d’esprits « uploadés », téléchargés à l’intérieur d’un ordinateur. Mais Hanson s’intéresse de près à l’économie « posthumaine » qui régira la vie des uploads (ou, comme il les appelle aujourd’hui, les « Ems » raccourci pour « Brain EMulation »). Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la vie ne sera pas forcément rose pour bon nombre d’entre eux. En effet, explique-t-il, vivre dans un paradis virtuel n’est pas si simple : il faut payer la facture d’électricité, la bande passante, etc., pour continuer à vivre correctement, c’est-à-dire accéder au maximum de ressources computationnelles. De plus, il faudra compter avec une explosion de la population virtuelle, les uploads n’hésitant pas à se copier plusieurs fois pour réaliser différentes tâches. Au final, il y aura des riches, disposant d’une plus grande puissance de calcul et donc capables de vivre leur vie virtuelle bien plus rapidement, tandis que des « pauvres », beaucoup plus lents, se trouveront de plus en plus éloignés des centres d’activité de la société…

Tout cela paraît très éloigné de nos préoccupations courantes comme le bitcoin ou Ethereum mais c’est bel et bien au sein de la mailing liste extropienne que se sont développées les premières spéculations menant à ces nouveaux concepts. De fait, dès la fin des années 90, les thèses de Nick Szabo sur les « smart contracts » sont abondamment discutées au sein des milieux futuristes et extropiens. Du reste, comme le rappelle Giulio Prisco dans un article sur « les racines extropiennes du bitcoin », Nick Szabo lui-même participa à une conférence de l’Extropy Institute.

Un des participants les plus actifs des listes à l’époque se nommait Hal Finney. C’est ce même Hal Finney qui allait être le « bénéficiaire » de la première transaction bitcoin effectuée par Satoshi Nakamoto. De là à supposer que le mystérieux créateur du bitcoin était lui-même membre du mouvement extropien il y a un pas, qu’il nous est malheureusement impossible de franchir ! Finney lui-même a été soupçonné d’être Satoshi Nakamoto, ce qu’il a toujours nié. Et on n’en saura pas plus, car malheureusement Hal Finney est décédé en 2014 de la maladie de Charcot. Son corps a été cryogénisé par la société Alcor.

Rémi Sussan

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